Google et les bibliothèques numériques : une exploration minutieuse de la question

A propos de l’ouvrage d’Alain Jacquesson publié par les éditions du Cercle de la Librairie portant sur Google Livres et l’avenir des bibliothèques numériques

Ce texte sera également publié dans le n°3, 2010 de la revue Documentaliste-Sciences de l’information (ADBS)

Indexer 15 millions d’ouvrages, ce sont 200 000 millions d’occurrences de mots significatifs de plus ! S’il fallait le résumer en une seule phrase, tel est sans doute le véritable enjeu de Google Livres.

Mais pour se forger une opinion sur l’impact de Google Livres, il était utile de partir des débuts, et de retracer le parcours des deux créateurs de Google qui ont su reprendre avec originalité, soit avec une grande simplicité pour l’utilisateur, comme on l’aura compris, les techniques des bibliothécaires et des documentalistes pour bâtir leur algorithme. Cette indéniable success story, fondée également sur la publicité contextuelle, a permis à Google de prendre une avance qui semble aujourd’hui irrattrapable et dont la montée semble inexorable.

Google étend progressivement sa toile et Google Livres n’est qu’un service parmi d’autres, mais quel service ! Et Google n’étant pas l’inventeur des bibliothèques numériques, c’est une partie tout à fait passionnante que celle qui présente les détails des nombreux autres projets développés auparavant ou parallèlement, dans des contextes très variés. C’est dans ce cadre que, le 14 décembre 2004, l’annonce de Google Print a représenté un véritable « tremblement de terre ».

On découvre aussi comment le projet Bibliothèques a mûri depuis Books dès 2002, soit quatre ans après la création de l’entreprise, du métronome utilisé pour garder le rythme  de la numérisation jusqu’au processus industriel avancé d’aujourd’hui. Même si la culture du secret est poussée à un degré élevé, tant pour les aspects techniques que commerciaux, ce qui est « nouveau dans le monde des bibliothèques », on connaîtra les grandes lignes des liens tissés petit à petit, depuis le premier partenariat avec l’université du Michigan jusqu’au premier accord avec un Etat, l’Etat italien, en mars 2010.

Si Google Livres présente encore des faiblesses, notamment au regard des métadonnées, de la stabilité des adresses ou encore des doublons, peu importe, et celles-ci d’ailleurs ne tardent généralement pas à se résorber. Google n’a-t-il pas conclu le 19 mai 2008 un accord avec OCLC (Ohio College Library Center) et ses 169 millions de notices bibliographiques, ce qui pourrait améliorer, progressivement certes, la situation ? Une alliance bien moins médiatisée, mais tout aussi cruciale, dont les éléments en jeu sont analysés finement.

Alors, certes, « Google fouille, mais n’organise pas », représente plutôt un réservoir et non une bibliothèque, comme le lui reprochaient Jean-Noël Jeanneney et bien d’autres. Foin des règles juridiques actuelles, du droit d’auteur, mais aussi du Copyright, puisque Google aurait une vision très particulière de ce régime, et que l’opt-out sera qualifiée de « méthode de Far West ». Le long chapitre 10, consacré aux controverses, très largement documenté lui aussi, permet de se replonger dans les détails des nombreux litiges soulevés de part et d’autre de l’Atlantique, des deux versions du Règlement (accord liant Google à des représentants d’auteurs et d’éditeurs), des arguments donnés par divers gouvernements, associations et entreprises concurrentes, et de prendre ainsi la mesure d’une décision par le juge américain, pour l’instant repoussée à une date non connue.

Google Livres pose, bien sûr aussi, des questions en matière de censure, qu’elle soit exercée pour des raisons politiques ou commerciales, des questions culturelles, sur la nature du patrimoine qui sera mis en valeur, ou encore au regard de la vie privée. Google bibliothécaire, Google libraire et aujourd’hui aussi Google éditeur, ne manqueront pas d’avoir un impact sur la TVA, le prix unique du livre, les droits de douane, les services bancaires, etc. Google n’a-t-il pas aussi amassé un pactole avec les œuvres orphelines, valorisable, sans réelle contrepartie, avec la montée en puissance des tablettes de lectures ?

Des éditeurs « naïfs », ou « sournois » si l’on estime que les grands perdants sont les libraires, des  bibliothèques « ingénues », car il n’est pas sûr, à la lumière des travaux qu’elles réalisent en amont qu’elles n’obtiennent, contrairement à Google, un réel retour sur investissement, et surtout et parce qu’elles auraient « fourni à Google les munitions de la bataille », on se le demande toujours. Alain Jacquesson, bibliothécaire, ne manque pas non plus de retracer l’expérience des périodiques électroniques, où les universités ont été amenées progressivement à payer très cher l’accès aux articles de leurs propres chercheurs, car l’abonnement proposé par Google aux institutions culturelles pourrait être très rapidement modifié.

Mais l’avenir des bibliothèques numériques, tel est le véritable objet de l’ouvrage. Google n’étant pas et ne devant pas rester seul, on jettera un œil attentif sur Europeana, Hathi Trust, Internet Archive, Gallica et diverses réalisations de niches qui poursuivent leur  vie, … Mais alors que dans ce paysage qui bouge très vite, une position commune des bibliothèques serait utile pour « faire baisser la pression », il semble qu’il n’y ait pas encore d’alternative réelle.

Or, Google Livres, ce sont déjà des données de toute nature et Google, qui étend déjà son service aux périodiques, aux magazines, l’étendra bientôt aux œuvres sonores. Il conviendrait d’établir un maillage autour des bibliothèques numériques, avec l’appui d’entreprises commerciales et des pouvoirs publics, alors que l’équilibre entre la logique privée et la logique publique reste encore à trouver.

« Ni repenti ni thuriféraire béat » pouvait-on lire aussi. Mais « il faudra bien des années pour que l’on  prenne toute la mesure » du service Google Livres pour le marché du livre et la chaîne de ses acteurs, l’évolution du droit d’auteur, la lecture, la recherche et l’enseignement, l’accès au savoir et l’exercice de la citoyenneté. Et si Google n’a jamais été une « utopie culturelle », il est très certainement un « choc » et celui-ci devrait être  stimulant ». Reste à prendre la question à bras le corps pour que l’opération soit à terme « gagnant/gagnant » !

6 commentaires

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by Adil Salhi, Lygoma (Lydie. F). Lygoma (Lydie. F) said: http://tinyurl.com/3anrv62 Google et les bibliothèques numériques : une exploration minutieuse de la question (Paralipomènes) [...]

  2. SebDeclercq dit :

    Tout à fait d’accord !

    Par contre s’il faut attendre le « numéro 3, 20010 de Documentaliste SI » pour lire l’article, je risque de ne pas avoir l’occasion de le lire :·D

  3. Kobé dit :

    J’ai modifié la formulation que j’avais adoptée puisque le texte proposé aujourd’hui sur Paralipomènes est celui qui sera publié dans le prochain numéro de Documentaliste-SI. Il ne s’agit que d’une analyse d’ouvrage – ouvrage qui m’a passionné – et non d’un article. J’en profite pour indiquer que le prochain numéro de la revue sera consacré aux réseaux sociaux. Bien cordialement,
    Michèle Battisti

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