Réflexions sur l’avenir du livre

A propos de l’ouvrage « Impressions numériques » écrit par  Jean Sarzana et Alain Pierrot.

Découvrir les auteurs et télécharger l’ouvrage sur le site Publie-Net

Le livre numérique, rupture ou simple évolution ? Est-ce encore un livre ? Pourquoi les éditeurs ont été lents à prendre le pas du numérique ? Google agitateur et symbole du rôle joué par les nouveaux entrants ? Ce que représente la lecture sur écran ? voici quelques thèmes abordés dans cet ouvrage[1] captivant et d’une grande densité. Et même si l’on connaît confusément la plupart des informations qui y sont données, celles-ci sont présentées sous un angle singulier, avec une grande érudition et une qualité d’écriture tout à fait délicieuse.

Google,  le révélateur

Que Google dont  « le centre est partout et la circonférence nulle part » réponde à la définition de l’infini par Pascal, ou que cette entreprise commerciale soit « quelque chose entre Henry Ford mâtiné de Baden Powell », ou encore que « l’inventeur de l’hameçon universel », « maître du laser subocéanique ne connaisse pas grand-chose aux formes de la vie des grandes profondeurs », voilà quelques présentations, parmi bien d’autres, qui m’ont réjouies.

Plus sérieusement, il s’agissait d’introduire l’avancée inexorable de Google, présentée en quatre âges, du primaire au quaternaire, les deux derniers le faisant entrer très clairement dans le champ de l’édition, et de souligner qu’il aura été un extraordinaire « accélérateur de nos particules mentales » dans un paysage morne et frileux.

Mais Google n’est évidemment que l’un des trois ingrédients qui a permis ce cocktail détonnant. Il y eut aussi le rôle joué par la numérisation, qui a débuté dans les années 1970, soit bien avant la naissance de Google, freinée à fin des années 1990 en France pour des questions juridiques (eh oui !) et des choix techniques, entrepris trop tôt aussi peut-être (dommage !), et celui et de l’internet qui a fait exploser les règles et diluer les frontières traditionnelles rassurantes.

Le livre, un secteur protégé

Présenter « l’écosystème du livre » conduit à évoquer un paysage éditorial extrêmement divers dont le seul point commun serait la publication d’un livre sur la base d’un contrat d’édition, ainsi que la relation « sacrée » qui lie un éditeur à des auteurs aux statuts tout aussi divers. Ce sont aussi d’autres acteurs dont les bibliothèques qui « conservent, prêtent et achètent si peu », une présentation quelque peu réductrice, mais auxquelles fut, fort heureusement, accordée aussi la mission d’une réflexion sur le livre sur le long terme[2]. D’autres relations « profanes » sont entretenues avec les photographes, les illustrateurs, la presse, les diffuseurs, les sociétés de gestion collective, etc. soit une foultitude d’intervenants hétéroclites.

Mais tous gravitent dans un secteur économique considéré comme étant atypique. Comme tout produit culturel, en effet, le livre qui n’est pas un produit comme un autre, a paru devoir  être protégé, d’où « un arsenal » d’exceptions, comme le prix unique et un taux réduit de TVA, deux sujets d’une d’actualité brûlante, et le poids joué par les institutions au niveau national et, de plus en plus souvent, comme je le souligne volontiers aussi, au niveau international.

Le livre, un chat du Cheshire ?

L’attention est portée ensuite sur le livre qui est à la fois un « discours au public », selon la formule de Kant, et un support, une référence dans l’espace et le temps, aussi l’objet de déclinaisons multiples, mais toujours pour l’auteur avec l’assurance de faire paraître son œuvre sous l’image qu’il souhaite. Avec le numérique, les notions éclatent : numérique, numérisé, mais aussi blogs, wikis, soit une infinité de formes pour lesquelles on ne disposerait même pas de définitions génériques, et de nouvelles formes du discours où le texte perd sa position centrale.

S’il est vrai que la définition du  livre papier avait déjà englobé progressivement des produits éditoriaux de plus en plus large, avec le numérique, un pas décisif est aujourd’hui nettement franchi. C’est le champ du livre qui baisse et celui de l’œuvre qui s’étend. Le terme de livre lui-même serait inapproprié puisqu’il n’y a « pas de mot pour désigner ce qui n’est plus un livre et pas encore quelque chose d’autre »[3]. Dans ce cas, bien sûr, la régulation traditionnelle (prix unique, TVA) devient inappropriée – je les rejoins – et lorsque les notions éclatent, il convient de songer à  de nouvelles conventions.

Ils n’en sortirent pas tous indemnes

Pour les éditeurs, le fossé se creusera entre ceux qui prennent le pas du numérique et les autres. Si l’éditeur a sans nul doute encore un rôle à jouer pour réaliser et diffuser l’œuvre et pour en faire la promotion, c’est dans des cadres nouveaux. Avec le numérique, l’œuvre change de nature, et le contrat d’édition, bien que toujours pertinent, doit s’adapter. Il est grand temps pour ce secteur d’évoluer quand on découvre que la classification des salariés de l’édition date de la période de l’après-guerre ou encore qu’il n’y a pas de R&D intégrée à ce secteur.

Liberté et interactivité, voilà ce qu’offre le numérique à l’auteur. L’éditeur se trouve ainsi face à des auteurs inventifs et documentés qui savent se construire des réseaux, mais aussi face à des opérateurs industriels prêts à s’engouffrer dans les places laissées inoccupées.

Les librairies, pour lesquels le danger se trouve aussi dans le poids pris par les grandes enseignes, font malheureusement face à de multiples inconnues, seront certainement les plus déstabilisées et leur survie est même en jeu, ce qui, soulignent les auteurs, pourrait s’avérer désastreux. Chronodégradabilité pour le prêt numérique, mission de sensibilisation et de formation, conservation, les bibliothèques, dont l’enjeu consiste plutôt à rester des lieux de vie, seraient, en revanche, moins ébranlées.

La lecture numérique

Dissipée, inaboutie, impressionniste, clignotante, … voici quelques qualificatifs parmi d’autres utilisés pour présenter la lecture sur les réseaux. Certes, il y a toujours eu différentes formes de lecture, mais si tout ce qui fait un livre disparaît avec le poids des images, les contenus sécables, le parcours sporadique et discontinu, on ne manque pas de s’interroger, et un livre décroché comme un « velib  de sa borne » n’a évidemment plus la même signification pour le lecteur.

Avec le numérique, le lecteur dialogue de plain-pied avec l’auteur. Imposant ses choix à l’éditeur/distributeur, le modèle traditionnellement poussé par l’offre l’est désormais par la demande. A noter aussi la complémentarité de l’électronique et du papier, qui perdurerait, ou l’attraction de nouveaux lecteurs. Alors certes, l’esprit critique et le bagage culturel est nécessaire si l’on ne « veut pas entrer dans de longues chaînes d’incompétences » et le risque est grand de voir le format prendre le pas sur le message. Et dans cet environnement où le lecteur/acquéreur, qui se sent libre, est dans les faits scruté en permanence, la question des données personnelles devient cruciale, et il convient effectivement d’éviter « d’être nu face au système ».

Droit d’auteur : s’adapter ou disparaître ?

Quelle place aujourd’hui pour un droit d’auteur « créé aux XVIIIe siècle par des humanistes pour des gentlemen » et qui garde encore une connotation sacrée ? Que faire, comme le soulignent les auteurs de l’ouvrage, lorsque le droit est fragilisé par le décalage croissant avec la réalité économique, que certains de ses impératifs, comme la permanence de l’exploitation de l’œuvre, peinent à être assurés, avec la durée des droits qui croît, que le droit d’auteur n’a pas su s’adapter, comme le démontrent les lois Hadopi et Dadvsi jugées « inapplicables », que le prestige de l’écriture baisse et que les lignes de faille, notées çà et là, risquent de devenir de véritables fractures ?

Google, à nouveau, révèle bien tout le paradoxe du numérique qui présente une extraordinaire opportunité pour l’exploitation des œuvres  « cryogénisées », mais au grand dam de certains principes du droit d’auteur, qu’il s’agisse des droits patrimoniaux, mais aussi des droits moraux, particulièrement affaiblis dans ce nouvel environnement.

Il convient d’adopter des règles adaptées à un objet que l’on peine encore à imaginer, le livre changeant de nature lorsqu’il est purement numérique. Alors, certes, il conviendrait sans doute de songer à recourir aux sociétés de gestion collective, qui savent maîtriser la masse et les flux. Mais, comme on l’a aussi souligné, l’on avancera « quand le droit d’auteur ne sera plus un dogme mais un outil » adapté à des usages, et la perche m’est ainsi tendue pour citer les licences Creative Commons, décriées par certains mais jugées, sans être évidemment pour autant une panacée, opportunes par d’autres, licences dont la renommée est liée sans nul doute à un souci de pragmatisme.

Penser collectif

Avec le désengagement de l’Etat, le livre « perd ses défenses immunitaires » à une époque qui perd volontiers le souci des références historiques et de perspectives. Mais cette défection semble contrebalancée par les très nombreuses actions menées par les régions, à en juger par les détails qui ont été donnés.

L’accent est par ailleurs mis sur  le fait que les acteurs du livre gagneraient à se rapprocher des autres industries culturelles et d’autres acteurs, à être réellement présents sur le champ européen et à s’appuyer sur la gestion collective.

Ne pas oublier le livre papier

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cet ouvrage, de conclure sur le poids du support papier dans un ouvrage ciblé sur l’avenir du livre. Le livre, bien que souvent jugé « pesant » et obsolète, « réducteur d’incertitudes » dans un monde troublé, restera sans doute longtemps physiquement présent.

Si le  livre homothétique est effectivement « une étape transitoire que ne mérite guère que l’on s’y attarde », le numérique doit être perçu comme un contrepoint et non comme une opposition. Mais celui-ci n’aura d’intérêt que lorsque « l’effet réseau » sera atteint, ce qui signifie que l’on puisse disposer pleinement de la valeur accumulée des contributeurs en volume et en flux (même si Google est « subliminal à toute démarche qui s’applique à la Toile», on s’attendait à le voir citer ici), soit de l’ensemble des  fonds éditoriaux, dont l’établissement est  freiné aujourd’hui par l’absence de standards. Il était aussi intéressant de souligner que la valeur ajoutée éditoriale se trouve désormais non dans la copie mais dans la communication.

Le numérique présente indéniablement des attraits. Mais si libraires devaient disparaitre, on peut craindre des dommages collatéraux non pour le codex mais pour le discours lorsque le lecteur se trouvera seul « face avec l’agrégateur », à moins que de nouvelles formes de médiations littéraires ne se créent. Tout comme l’a été l’imprimerie, le numérique sera sans nul doute aussi source de surprises.

Mes « impressions » ?

L’ouvrage fourmille de données et de pistes et je n’en ai relevées ici que quelques éléments. Voilà de quoi répondre, en tout cas, au souci de s’appuyer sur des références historiques et des perspectives qui font tant défaut aujourd’hui.

Illustration : Caractères d’imprimerie. Frédéric Bisson. CC 2.0 by. Flickr


[1] Un ouvrage que m’ont remis les auteurs eux-mêmes, pour la première fois en tant que blogueuse.

[2] Belle illustration de la « muraille de Chine » qui sépare éditeurs et bibliothécaires mais on ne manquera pas de noter le souci de dialogue, maintes fois suggéré dans l’ouvrage.

[3] Peut-être l’œuvre multimédia et, dans ce cas, il serait opportun de savoir à partir de quand le livre  devient œuvre multimédia

2 comments

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Lygoma (Lydie. F). Lygoma (Lydie. F) said: RT @mbattisti64: Réflexions sur l'avenir du livre. Découverte d'un ouvrage #Paralipomènes http://bit.ly/i6RXjr […]

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