Flashs sur le marché de l’information et des connaissances

loupe & lettres. A. Bachellier. Flckr CC by-nc-sa

Compte rendu à paraître – avec 5000 signes de moins ! – dans la revue Documentaliste-Sciences de l’information (ADBS)

Les présentations des activités des nouveaux adhérents du GFII (Groupement de  l’industrie de l’information),  qui opèrent sur toute la chaîne de l’information professionnelle, ont permis de dessiner les contours des tendances du marché de l’information.

Conférence organisée par le GFII [1],  dans le cadre de son université d’été, en partenariat avec l’Enssib. Lyon : 9 septembre 2011. Programme.

  • L’irruption de l’Open Data

Une notion presque familière pour les collectivités territoriales

Mais si la réutilisation des données publiques a fait l’objet d’une directive européenne dès 2003, l’Open Data, ou mise à disposition des données, notion  plus large, n’a été mise en œuvre que très récemment par plusieurs grandes villes françaises, suivies par quelques conseils généraux et nationaux. Si les expériences restent rares et trop souvent limitées à certains domaines comme les transports, c’est parce que les freins pour adopter ses principes sont toujours nombreux. On méconnaît, en effet, trop souvent les dispositions qui ont suivi la transposition de la directive européenne et peine à trouver les responsables de l’accès qui devraient opérer dans les collectivités.

Mais ce sont surtout des obstacles culturels qu’il convient de surmonter, en l’occurrence le poids d’un État qui se méfie des collectivités territoriales et un secteur public qui se méfie des opérateurs privés. Ce n’est pourtant qu’à ce prix que les données publiques deviendront le levier de modernisation attendu, créant une réelle synergie entre collectivités, usagers des services et opérateurs privés. « Transcender les suspicions », tel  sera donc l’objectif à poursuivre. Quelques retours d’expériences réussies pour convaincre, peut-être aussi, ajouterai-je.

  • La réutilisation des données culturelles : un cas particulier

Il sera illustré par Notre famille.com, société qui entend exploiter les données d’archives pour développer des services de généalogie destinés au grand public qui, en dépit des dispositions de la loi de 1978, a du  mal à obtenir les  données constituant la matière première de son offre. Elle se heurte aux programmes de numérisation déjà mis en place par les services d’archives et de l’Etat, qui servent d’arguments et, les politiques des archives étant définies par chaque département, à la multiplication des démarches à réaliser. Si la question se présente différemment, c’est que dans la loi de 1978 qui organise la réutilisation des données publiques, les établissements culturels bénéficient d’un régime dérogatoire.

Notrefamille.com est néanmoins optimiste parce que la directive européenne sera prochainement révisée et que les recommandations faites au niveau européen par le Comité des sages laissent augurer des dispositions favorables aux  partenariats privés, parce qu’en juillet 2011 le tribunal administratif de Clermont- Ferrand lui a donné raison lorsqu’il reconnaissait que la dérogation dont bénéficie les établissements culturels leur permet définir les conditions de la mise à disposition des données mais pas d’interdire leur accès, et parce qu’un appel à projets de la Bibliothèque nationale de France (BnF) lui est ouvert.

Le droit d’auteur et le droit des données publiques, des « frères ennemis »

Le droit d’auteur permet d’interdire alors que l’Open data « fait craquer les verrous ». Les  règles du droit d’auteur que sont le droit moral, ou le fait que le monopole sur une œuvre ne peut pas être exercé ab initio par une personne morale mais uniquement par cession [2], expliqueraient qu’aient été exclues du champ de la loi sur la réutilisation des données publiques, les données sur lesquelles des tiers ont des droits de propriété intellectuelle.

Ces tiers sont  soit  des personnes privées avec qui l’administration a conclu des accords, soit des agents publics. Cette restriction s’explique notamment par le fait que l’administration ne peut pas céder des droits qu’elle ne posséderait pas en raison des dispositions de ces accords. Certes, l’administration détient bien les droits  sur les créations de ses agents, mais uniquement si l’utilisation n’est pas commerciale [3].

Dans le cas d’un usage commercial ou, plus flou, un usage qui lui permet de tirer un avantage, l’administration ne dispose, en effet, que d‘un droit de préférence ou tout au moins doit « intéresser » l’agent concerné dans des conditions qui, faute de décret d’application, ne sont pas connues. D’où la remarque qui semblait s’imposer : pourquoi ne pas avoir organisé une cession des droits par tous les agents publics, à l’image de ce qui existe pour le logiciel ou pour certains documents comme les sujets d’examen, les lois, les décisions de justice ? [4]

  • Innover, toujours

Innover pour subsister

C’est sans nul doute ce qu’a fait Springer, cette très vieille maison d’édition, fondée au XIXe siècle, qui a su s’adapter au cours du temps comme le démontre le fond d’écran qui présente, en temps réel, le nombre d’articles qui tombent dans son escarcelle [5].  Si le fond du métier reste le même - collecter et distribuer des manuscrits -, ce qui a changé  ce sont  les volumes traités, le poids des consortia de bibliothèques, les fusions faites pour des raisons économiques ou techniques. Les défis actuels consistent à répondre aux besoins avérés, à faire face à une demande qui se professionnalise, à une technologie qui avance vite, et des modèles économiques bousculés avec des budgets identiques (ou en baisse) et, ai-je surtout noté, à une dynamique qui se déplace inexorablement à l’Est (Chine, Inde, …).

Créer de nouveaux produits et de nouveaux services

A l’image de cette base de données d’illustrations (tableaux, graphiques, photographies) présentes dans les articles scientifiques qu’un travail d’identification, une indexation fine et des contrats appropriés signés avec les éditeurs, permettent de retrouver et de l’utiliser facilement, avec les mentions de Copyright ad hoc.

… ou de la jurisprudence utilisée comme ressource pour l’intelligence économique, l’analyse des corpus des décisions aujourd’hui disponibles en ligne fait surgir une mine d’informations pertinentes sur les entreprises. Sait-on que, sur autorisation judiciaire, un droit de perquisition privé permet de recueillir des informations chez un concurrent et de les rendre publiques ? Que la menace de  procès sert régulièrement d’argument dans les négociations ? Qu’il convient de tenir compte d’un contexte politique et des régulations mises en place dans certains domaines ? Qu’il existe des règles déontologiques à respecter, et un équilibre entre le besoin d’information et le secret des affaires [6] ?  Un travail d’expert, indéniablement.

Le poids des relations humaines

Sur le marché des abonnements des entreprises [7], on note  l’apparition de nouveaux interlocuteurs que sont les services achats, l’intégration des abonnements dans une plate-forme d’achat, l’exigence de prix fermes lors des commandes, mais aussi des limites budgétaires  de plus en plus fortes et des cahiers des charges de plus en plus complexes.  Mais si les échanges de flux sont de plus en plus rapides, que l’optimisation des coûts devient un facteur essentiel et que l’automatisation prend de plus en plus de poids, on retient aussi le rôle majeur joué par les chargés de clientèle.

Une information pour agir

C’est un poncif, mais aujourd’hui cela se traduit par le recours à des experts et des questions de plus en plus variées traitées souvent en temps réel. Au-delà de la remise des supports, on note le poids pris par les blogs, la presse en ligne et les réseaux sociaux pour la collecte et la diffusion de l’information, et des clients de plus en plus exigeants sur les livrables, tant sur la forme que sur le fond. Face l’infobésité, les services s’orientent vers l’ajout de commentaires par des experts, la sélection et la synthèse de l’information sur des sujets de plus en plus pointus et complexes, et l’assurance d’une information à jour et exacte. Quant aux métiers, ils  sont davantage orientés sur l’intelligence économique et les aspects méthodologiques.

  • Inéluctables réseaux sociaux

Le constat est banal, mais ce sont plusieurs exemples pour nous en convaincre, si besoin était, qui ont été donnés.

Des plates-formes de veille adaptées à ces nouveaux usages

Un livre blanc sur les tendances de la veille [8] souligne la forte  progression des réseaux sociaux depuis un an et un élargissement du cercle des utilisateurs à d’autres tranches d’âges et de population, la valeur croissante des informations qui y transitent et les enjeux qu’ils représentent dans le domaine politique et commercial. Clouds, dns, diaspora, openID,linkedData, … l’information ne se trouve plus dans un point central. Par ailleurs, non seulement n’importe qui peut devenir producteur d’information, mais les machines et les objets aussi, ce qui élargit le champ des valeurs et les implications de la surveillance de l’information. Puisque l’intelligence collective augmente le volume d’informations et leur vitesse de circulation, elle fait apparaître de nouvelles données stratégiques à analyser, auquel s’ajoute la complexité due à  la multiplication des sources et des formats. Les plates-formes de veille capables de relever ces challenges pour l’individu et pour l’entreprise représentent ainsi un marché prometteur.

Les réseaux sociaux en entreprise

Une enquête nous apprend que 90 % des salariés invités ont activé leur compte et 32 % sont des contributeurs. Sans surprise, ceux qui jouent un rôle majeur sont des hommes, le service marketing, des managers et ceux qui sont âgés de 35-40 ans. On a relevé que « contribuer » commence par une présentation et avec sa photo, et qu’on glisse dans les réseaux sociaux du document à la personne, que pour communiquer sur les réseaux sociaux, il est préférable de le faire en début de semaine et le matin et, plus étonnant, qu’il y aurait encore un faible engouement pour les outils mobiles dans un cadre professionnel.

Une gestion et  une diffusion des connaissances avec les réseaux sociaux

Sur les plates-formes qui permettent de partager, de mettre en contexte tout type d’information, le réseau social professionnel est un apport important. Mais le problème est d’y collecter des contenus de valeur, d’y retrouver facilement des informations pertinentes et de valoriser cette connaissance en interne. Il convient aussi de pallier le désintérêt pour les réseaux sociaux, expliqué par le manque de temps, la complexité de l’outil, la masse d’information non pertinente.

Pour rendre le partage naturel, il faut abandonner l’e-mail et proposer des outils de recherche et de gestion de l’information simplifiés et personnalisés, transformer les utilisateurs en sources et en filtres, soit en autant de fenêtres que l’on capture pour l’organiser en information et la rediffuser à des lecteurs qui vont contribuer à leur tour à alimenter le réseau.

Des logiciels de gestion de la connaissance appliquée à un métier

On trouve dans toutes les organisations une masse de documents importante et hétéroclite, tant en terme de contenus que de formats, pour lesquels il est difficile d’organiser une approche métier sans perturber le système informatique en place. Il faut parvenir à gérer de gros volumes de contenus, disposant certes de métadonnées, mais dont la structure et la granularité n’est pas assez fine. Pour aider les experts métiers, la solution consiste à découper et à rassembler les documents différemment, et à créer des calculs d’impact. Elle permet, par exemple à un architecte d’être immédiatement informé de la modification d’une réglementation technique adoptée par une mairie, ou à un juriste d’être automatiquement alerté d’une information publiée dans le Journal officiel. Nul doute, effectivement, que le développement de l’Open Data présente un défi mais aussi une réelle opportunité pour l’avenir.

Comme Google, le recours au web sémantique

Transformer l’infobésité en connaissances accessibles, c’est ce que permet le web sémantique, un cadre de représentation de la connaissance qui offre des mécanismes maîtrisés de raisonnement, s’appuyant sur un ensemble de principes du W3C, qui correspond à des technologies matures et qui est soutenu par des acteurs majeurs du web et de la gestion des données.

Il permet de créer de la valeur, d’exploiter une information non structurée de manière pertinente et rapide, de « faire causer » des bases isolées en silos, de partager et de construire un véritable écosystème autour des données publiées. Il améliore l’accès et la valeur d’usage, en liant les données de manière naturelle. Mais pour réussir une telle application  il faut gérer du contenu, des langages et des connaissances, d’où le rôle majeur joué par les linguistes et les experts d’un métier.

  • La vidéo et la web TV pour communiquer

Vrais produits d’appel et non gadgets, associés à des applications mobiles, ils permettent de se démarquer (aujourd’hui en tout cas) de la concurrence, d’attirer une nouvelle clientèle,  « d’humaniser les propos » et d’accélérer la diffusion de la connaissance. Journaux audiovisuels tenus par de « vrais » journalistes, ce sont aussi, quelque fois combiné à l’écrit, des outils pédagogiques. Ce sont plusieurs exemples proposés par BnP Paribas qui ont été présentés et, pour nous convaincre, on nous a même démontré l’intérêt d’une plateforme vidéo en 1’25 …. par une vidéo, bien sûr. Mais pourquoi donc écris-je encore ?

  • Le poids de la médiation

La bibliothèque présente des problématiques proches de celles d’autres distributeurs et diffuseurs de contenus informationnels numériques. Il était donc intéressant de connaître les pistes lui permettant d’asseoir une légitimité, aujourd’hui menacée[9] par de nouveaux acteurs. Pour contrer l’infobésité, évoquée à maintes reprises au cours de la journée, trois types de médiation, soit trois nouvelles sources de valeur ajoutée, sont envisageables :

  1. répondre en fonction  de la discipline et d’un public, ce qui nécessite une veille personnalisée, la création de profils, la mise en œuvre de services push,
  2. maximiser la trouvabilité en produisant de nouvelles données et des métadonnées autour des contenus éditoriaux existants, mettre des contenus en relation avec d’autres et construire des packages d’information adaptés à des publics cibles,
  3. créer et animer des communautés en proposant des outils organisant le partage de l’information et  l’échange de commentaires

Ce n’est plus l’information mais la médiation qui a le vent en poupe. Et cette médiation numérique, qui doit prendre de nouvelles formes, est à réinventer notamment par les acteurs traditionnels qui pourraient bien, à défaut, laisser « la porte ouverte à de nouveaux entrants ».


Notes

[1] Des ateliers ont poursuivi la réflexion.

[2] Ces règles sont totalement étrangères au régime de Copyright des pays anglo-saxons. Le Copyright faciliterait-il l’adoption des principes de l’Open Data ?

[3] A condition de surmonter l’obstacle qui dissocie le droit d’auteur appliqué à des œuvres du droit appliqué à des informations, et de parvenir à  distinguer aussi clairement les usages commerciaux des usages non commerciaux.

[4] Savoir  plus : L’agent public, l’auteur, et la libre réutilisation des informations publiques, Guy Lambot, Informatique, Médias, Communication, n° 73, juillet 2011

[5] //realtime.springer.com/icons

[6] Savoir plus : Le droit de savoir. Rapport de la Cour de cassation  2010,  par d’Agathe Lepage

[7] Savoir plus sur cette question : CLients, agences, éditeurs, comment gérer ensemble les abonnements aux périodiques.  Vademecum élaboré par l’ADBS, l’ ADBU, la FNPS, le GFII et la SNILL. Edition 2011

[8] http://www.tendances-veille.com/

[9] Je ne travaille jamais en bibliothèque. » Enquête auprès d’étudiants non-fréquentants ou faibles fréquentants, Laurence Jung, Mémoire d’étude. Diplôme de conservateur de bibliothèque, décembre 2010

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3 commentaires

  1. [...] Flashs sur le marché de l’information et des connaissances Compte rendu à paraître – avec 5000 signes de moins ! – dans la revue Documentaliste-Sciences de l’information (ADBS) [...]

  2. [...] d’étudiants non fréquentants ou faibles fréquentants. Michèle Battisti le cite dans son compte-rendu de l’Université d’été du GFII dans Paralipomènes pour évoquer l’importance de la médiation en bibliothèque. Cette [...]

  3. Merci pour ce fidèle compte-rendu de l’université d’été, qui a permis à tous les participants (des secteurs publics et privés) de se faire une idée des problématiques qui agitent actuellement le monde de l’information. La question de l’open data (et ses liens avec le droit d’auteur) a selon moi été l’élément le plus stimulant.
    J’ai regretté néanmoins une certaine hétérogénéité dans les interventions (la tentation étant forte, pour les membres d’une entreprise, de centrer leur communication sur leurs propres services et organisations, l’assistance n’a pas échappé à quelques exemples de ce travers…), et par ailleurs leur format très court (10 min), notamment lorsque des sujets relativement denses comme le droit d’auteur étaient abordés.
    Il eut aussi été intéressant d’avoir un point de vue croisé public/privé sur certains sujets : j’aurais par exemple bien aimé connaître la position d’un archiviste départemental (j’ai cru comprendre qu’un membre de l’Association des Archivistes Français se trouvait dans la salle) suite à l’intervention d’Emmanuel Condamine (Notrefamille.com)…

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